Dans une petite ville près de Shanghai naquit Chu Jui, une fille qui aurait du être un garçon, que ses parents désiraient le plus ardemment du monde. Un garçon qui aurait suivi les traces de son père, dont on vanterait le salaire et la jolie épouse. Mais ce bébé qui naquit 23 ans auparavant était une petite fille. Une fille, cette espèce faible et superficielle, vouée à vivre dans l’ombre des hommes, d’abord de son père, puis de son mari, puis de son fils. Cette petite fille grandira avec la culpabilité de ne pas être un garçon, avec le sentiment de n’être pas digne des soins de ses parents. Pour se faire pardonner, elle crut qu’il lui fallait être ce garçon tant espéré de ses parents. Gênée par ce corps trop féminin, elle le cache derrière des vêtements amples qui laissent deviner un corps d’une minceur aplanissant toute forme. Un corps qui ne s’assume pas. Chu Jui n’aime pas les filles, qu’elle trouve trop sages et superficielles. Chu Jui aime courir dans les rues avec les garçons et penser comme eux.
Elle aime écrire et danser, oui, danser, étrangement, avec ce corps qu’elle rejette pourtant. Chu Jui aime vivre avec passion, elle ne veut pas épouser le garçon qu’auront choisi ses parents parce que leurs signes astrologiques sont compatibles. Mais aussi fort souhaite t-elle être un garçon, Chu Jui n’a pas compris qu’une fille reste une fille, une fille doit être jolie et obéir à ses parents, trouver un bon travail -si elle ne suit pas les traces de son père, elle devra se calquer sur celles de sa mère et travailler dans une grande société.

Une jeune chinoise en Corée du Sud Au lycée, quand les rêves se forment et que l’on imagine sa vie à venir, Chu Jui veut étudier les lettres et les langues. Consciencieusement, elle remplit son formulaire, où elle indique ses choix d’université. Que n’est pas sa surprise lorsque, quelques mois plus tard, elle reçoit une lettre d’acceptation de l’université de Pékin, réputée pour son cursus économique. Son père, professeur au réseau professionnel élargi, a changé ses vœux sans son accord, sans même la prévenir. Mais Chu Jui est optimiste, elle monte dans le train qui la mène vers la capitale d’un pas ferme, confiante en son futur et en les possibilités de la vie. A l’université, elle travaille dur pour pouvoir étudier à l’étranger. Le jour de l’examen, après des nuits de révision, elle se dirige vers la salle. Son professeur l’arrête : elle n’a pas le droit de concourir. Pour la deuxième fois, son père est intervenu directement dans sa vie, à son insu. Ni les larmes de sa fille, ni l’intervention timide de sa femme n’ébranleront la résolution de ce père paternaliste. Il est persuadé que cette enfant aux rêves bien trop grands ne reviendra jamais en Chine s’il lui laisse l’opportunité d’en partir. D’ailleurs, maintenant qu’il y pense, les tendances sexuelles de sa fille sont bien mystérieuses. Pourquoi n’a t-elle pas de petit copain à 20 ans, pourquoi ses amis sont-ils tous des garçons ? Avant que le secret ne s’évente et que les voisins jasent, la famille s’empresse d’emmener Chu Jui dans un hôpital spécial, dont la science permet de déterminer la sexualité de chacun. Test après test, question après question, les résultats sont catégoriques : elle n’est pas homosexuelle. Avant qu’elle ne reparte finir ses études, on lui présente quelques garçons, fils d’amies qui viennent rendre visite à la famille, l’air de rien.

De retour à Beijing, Chu Jui décide d’économiser, et pose pour La Redoute locale. Elle s’empresse de mettre l’argent gagné grâce à ses photos – tellement retouchées qu’elle est à peine reconnaissable – sur un compte bloqué pendant cinq ans (de peur que son père en découvre l’existence et retire l’argent). Elle continue aussi à écrire et publie une histoire dans le magazine de son université. Quelques mois plus tard, un réalisateur la contacte : il veut acheter son histoire pour en faire un film. Victoire, voudrait-elle crier, mais son père l’arrête : un tel métier n’est ni stable, ni noble. Il contacte ses relations professionnelles, des hommes d’affaires qui pourraient l’embaucher. En Chine, la force du réseau est telle que quelques jours plus tard, Chu Jui a un emploi qui l’attend après les fêtes du nouvel an, en 2012. A table, personne n’ose s’adresser à elle en présence de son père ; celui-ci n’aime ni l’entendre ni entendre parler d’elle : les voisins vantent les mérites de leurs filles, fiancées et bonnes élèves, quand la sienne n’en fait qu’à sa tête. Après une vaine tentative de fuite en Thaïlande pour suivre un groupe de danse, Chu Jui est parquée à la maison, on lui confisque son passeport.
A force d’acharnement, elle finit par trouver ce précieux sésame et s’enfuit sans plus attendre, 100 dollars en poche. Elle monte dans le premier train en direction d’une ville chinoise dont je ne pourrai redire le nom, où elle sait qu’un professeur étranger donne des cours de danse gratuits. Avec si peu d’argent, elle ne peut dormir que dans ces endroits -qui me sont inconnus et dont son anglais insuffisant n’a pu me donner le nom- à 1 dollar la nuit, entre les mendiants et autres désespérés. Elle dort recroquevillée sur elle-même, serrant son argent contre son ventre, nuit après nuit pendant deux mois, jusqu’à ce qu’elle trouve un emploi de secrétaire. Elle reste six mois dans cette ville, à suivre ses cours de danse, jusqu’à se faire repérer par une compagnie de K-pop coréenne, Cube, qui lui propose de venir passer une audition en Corée. Sans hésiter, elle s’arrange pour réunir les papiers nécessaires, avec l’aide de son cousin, part en cachette à l’aéroport et atterrit à Séoul en novembre 2014, chez le même couchsurfer que moi-même.

Gyeongbokkung palace in Seoul

Pendant trois mois, Chu Jui a fait partie de ma vie quotidiennement, logeant quelques temps chez moi puis chez de proches amis qui l’ont prise sous leur aile. Elle est arrivée en parlant trois mots d’anglais, trois mois plus tard, elle pouvait me conter son histoire et rire avec nous. Malgré tout, elle reste assez mystérieuse : elle ne jure que par la danse, quand son niveau ne lui permet pas d’intégrer une bonne compagnie, malgré l’aide de notre ami et de son réseau. En effet, comment quelqu’un qui assume si peu son corps et sa féminité pourrait-il danser de la K-pop, où les filles sont plus sexy, formatées et refaites les unes que les autres ? Cet exemple est assez révélateur de l’emprise actuelle et croissante de la Corée du Sud sur le monde. Si on parlait de l’American Dream il y a quelques années, on devra bientôt penser au Korean Dream en Asie. Chu Jui n’est en effet ni la première ni la dernière que je rencontre, avec des rêves de succès ou de jours meilleurs en Corée.

Chu Jui aime la danse mais ne semble pas avoir grand talent dans ce domaine, contrairement à l’écriture. A 22 ans, elle se cherche encore ; c’est une petite fille naïve, qui pense que Mao Tsetong est un “bon leader”, que Taiwan est chinois et qui s’accroche à mon bras dans la rue. Idéaliste, elle n’est prête à aucune concession et c’est probablement une des raisons qui l’ont éloignée de l’écriture : une fois adaptée en film, son histoire a été complètement remodelée, déformant le message qu’elle voulait transmettre.
Hier, nous avons accompagné Chu Jui à l’aéroport, son visa arrivait à expiration. Elle affirme à tout le monde qu’elle sera de retour dans deux mois, nous croyons tous en ses rêves, on souhaiterait pouvoir l’aider davantage. Mais les chances pour qu’elle revienne sont faibles, elle le sait. Son père, incapable de la contacter pendant trois mois, se doute bien de quelque chose. Son passeport confisqué et les papiers nécessaires au visa (justificatif de revenus des parents, etc) hors de sa portée, elle ne pourra probablement pas revenir parmi nous. Elle sera très certainement contrainte d’obéir. Connaissant sa détermination et sa force, malgré cette carrure frêle qui flotte dans ses vêtements de garçon, je lui fais confiance pour prendre le contrôle de sa vie. J’espère seulement que cela ne la mènera pas vers des chemins qui l’entraînent dans les profondeurs plutôt que vers les hauteurs.

**Cet article a été rédigé en février 2014 ; même si Chu Jui n’est pas coréenne, je trouvais son histoire intéressante. Depuis, elle n’est jamais revenue en Corée mais elle a réussi à rejoindre une compagnie de danse et suit maintenant des groupes de pop chinoise… Elle a réussi à faire de la danse sa vie.

danse en Corée du Sud