Guinsa, le plus grand temple de Corée

Danyang, située au centre-est de la Corée du Sud, dans la province du Chungcheong, est un petit bijou du Pays du matin calme, avec ses vallées, son fleuve impassible et surtout, le temple Guinsa, le plus grand de Corée, niché au creux de la montagne Sobaeksan.

Cerné de montagnes boisées, il est tout en longueur et en hauteur : il faut grimper pour parcourir tous ces édifices. Une suite d’escaliers qui semble interminable mène à une cinquantaine de bâtiments de tailles et fonctions variées : la cuisine, les dortoirs, hall de méditation, bibliothèque, entrepôts du kimchi, etc.
En grande partie détruit pendant la guerre de Corée, le temple a été reconstruit en 1966 et ne cesse de s’étendre depuis. Il peut accueillir plus de 10 000 personnes venant se recueillir pour des séjours plus ou moins longs.
Sa taille impressionnante ne lui retire toutefois pas sa convivialité. Au fur et à mesure de notre ascension, et en dépit de la pluie (ou peut-être, surtout avec la pluie, qui prête toujours à rire dans ces moments-là) je ne compte pas les sourires, les invitations à visiter tel recoin perdu, à nous abriter sous un parapluie ou à participer à la confection du kimchi.

Depuis l’un des édifices s’élèvent des lamentations et murmures de prières. A travers l’entrebâillement des portes, j’aperçois les visages ridés et tirés d’une centaine de femmes agenouillées face au Bouddha pour prier. Leurs plaintes à peine articulées forment un triste bourdonnement qui nous a longtemps résonné dans les oreilles.

old women
“Guinsa”, soit le temple du Salut et de la Bonté, “où sont sauvés tous les êtres sensibles.” Il parait qu’à Guinsa, “tous les souhaits se réalisent”, des miracles revendiqués par l’ordre bouddhiste Cheontae lui-même, qui a donné au temple son renouveau en 1966.

L’ordre Cheontae est le deuxième ordre bouddhiste de la péninsule, avec officiellement près de 2 000 000 de disciples. C’est une version moderne du Cheontae d’origine, qui prend ses racines en Chine, et dont l’école coréenne avait disparu au 15e siècle. A l’origine de sa renaissance en 1966, il y a le Grand Patriarche Sangwol-Wongak : retiré dans une petite cabane qu’il s’était construit avec des racines d’arrowroot, il a réussi à atteindre l’éveil et a choisi Guinsa pour transmettre son enseignement.

Nous continuons l’ascension, et pour accéder au parvis supérieur où se trouve le temple principal, il faut prendre l’ascenseur. Sensation très étrange que jusqu’à présent je n’ai connu qu’en Corée, où la modernité envahit brutalement la tradition. Je me souviens de Mandala, une fiction de Kim Song Dong sur le bouddhisme coréen. Le personnage principal, jeune moine tiraillé entre ses idéaux bouddhistes, sa vie d’homme et la “réalité”, débat avec son acolyte “dépravé” qui lui a perdu tout espoir quant aux idéaux religieux et à la nature humaine. Ils se penchent brièvement sur la nécessité ou non de moderniser la religion :

“- L’électricité et le chauffage au gaz dans les temples de montagne, les bonzes en robe grise qui prennent leur repas dans une cuisine moderne, je ne trouve pas ça harmonieux. […] Regarde le monde. Comment les gens vivent-ils ? Sous un ciel pollué, ils ne peuvent même pas respirer parce qu’au nom de la modernisation et du développement économique, on détruit ce qui est ancien. C’est l’effet du karma des œuvres et des passions. Mais laissons là le monde et voyons la montagne où nous vivons. Elle est là pour que nous puissions y monter en suant. Or, pour le tourisme, on y construit des routes, des hôtels […] On bouleverse leur atmosphère calme et sereine, on met du ciment partout. […] Par contre, ce qui devrait être modernisé de toute urgence, c’est l’homme, l’esprit corrompu de l’homme.”

“- Est-il bien nécessaire de continuer à mener dans les temples le même genre de vie que dans le passé ? Je ne pense pas qu’il soit raisonnable que seul le bouddhisme en reste au 19e siècle et demande qu’on le suive. C’est la religion qui doit suivre son temps.”

“- Je ne crois pas. Il ne faut surtout pas que la religion suive son temps. S’il s’avère que le courant de ce temps est erroné, sa mission n’est-elle pas de le redresser en le guidant sur une autre voie ? […] La modernisation et la civilisation ne peuvent pas toujours donner de belles choses. A l’évidence, elles sont utiles à l’homme, mais ne doit-on pas dire qu’elles portent en elles aussi son malheur ?”

A méditer…temple Guinsa

L’ascenseur ouvre ses portes sur une place d’une cinquantaine de mètres bordée par la lisière de la forêt. Au fond, trône le temple principal de 3 étages où ont lieu plusieurs célébrations tout au long de l’année. Et quand on se tourne dos au temple, il y a la vue. La notre était embrumée par les nuages tombés sur la cime des arbres, mais nous apercevions tous ces toits de tuile bleus parmi les reliefs montagneux. De toutes saisons, ce temple, où la religion semble hésiter entre tradition, mysticisme et modernité, ne doit jamais perdre de sa splendeur.

Informations pratiques :

Intercity Bus depuis Danyang Bus Terminal, direction Guinsa Temple.
Il y en a à peu près toutes les heures jusqu’à 20h50.
Déjeuner : pas de restaurant à proximité.
Logement : voir article sur Danyang.