Etre artiste en Corée du Sud

La première fois que Sang Hoon est monté sur scène fut l’un des moments les plus intenses de sa vie. Un état de transe, ou soudainement, n’existaient plus que les mots posés sur le beat et le public qui vibrait en rythme. Le moment où il s’est dit : “voilà, c’est pour ça que j’endure tout ça. Pour rapper et le hit, ce moment d’osmose avec le public”.
Il avait répondu sur internet à une annonce qui cherchait des rappeurs pour partager les frais de location d’une petite salle indé à Hongdae. Fraîchement débarqué de la province coréenne, il ne connaissait personne à la capitale. Il est entré dans la salle timidement, à attendre les mains moites que son tour vienne. Et puis, une fois les yeux éblouis par les projecteurs, l’oubli de soi et la joie de voir les spectateurs, la plupart d’entre eux tous rappeurs, s’animer au fur et à mesure. Surtout ce garçon à la casquette, qui avait passé toute la soirée adossé contre un mur et qui sautait maintenant devant la scène, en rythme. Par la suite, ce garçon, dit Sapo, deviendra son partenaire. Ils formeront avec d’autres rappeurs présents ce soir-là le crew Rookies Game.

Pourtant, entre précarité et isolement, être un apprenti rappeur n’était (et encore aujourd’hui) pas toujours une partie de plaisir. D’un naturel peu studieux et peu de moyens pour payer des formations privées (sa mère pouvait seulement lui payer le karaoké après l’école pour qu’il s’entraîne aux concours d’entrée aux universités), il n’a pu intégrer qu’une université médiocre en province, à Cheonan. Qu’il a abandonné au bout d’un semestre. Tenter sa chance à Séoul, avec ses propres chansons, lui semblait une meilleure option.
On pense souvent à la capitale comme le lieu où tous les rêves peuvent se réaliser. L’envers du décor cache souvent une réalité moins excitante : sa vie à Séoul se résumait aux galères financières, aux petits boulots exténuants et aux nuits à composer. Il combinait deux jobs pour joindre les deux bouts : il a été vendeur, serveur, cuisinier, gardien de banque.
Sang Hoon vivait dans un petit studio en sous-sol, avec une demi-fenêtre. Sans lumière, humide, un frigo en hiver. Ne connaissant personne à Séoul, il devait composer avec un sentiment de solitude à la fois source d’inspiration et de désespoir.

*(chanson extrait de son premier album, il y a 5 ans. Regard amusé sur sa situation précaire de l’époque)

Il y a notamment cet épisode qui catalyse son sentiment de l’époque.

Un soir, il s’est violemment ouvert le pied contre la porte. Incapable de bouger, il a appelé une ambulance et passé plusieurs heures à l’hôpital. Au moment de payer, vers minuit, il se rend compte que ses poches sont vides. Et qu’il ne connait personne à proximité pour lui prêter de l’argent ou venir le chercher.

Finalement, un ancien camarade de service militaire qui vivait en banlieue proche de Séoul est venu l’aider. Ils ont bu ensemble toute la nuit, jusqu’aux premiers transports en commun.

N’importe qui de plus extraverti aurait certainement vécu ces mois beaucoup plus légèrement. D’un naturel timide, je ne me lie pas facilement. Quand j’étais plus jeune, je parlais même très peu. J’ai toujours eu ce rapport aux mots assez étrange. C’est un effort de devoir les laisser sortir hors de moi sans leur faire perdre leur poésie et leur sens intime, celui qu’eux et moi avons créé.
Aujourd’hui, je ne suis toujours pas un grand bavard, mais les mots sont au cœur de ma créativité et c’est à travers le rap que je parviens à communiquer.

Jeune rappeur en Corée du Sud
Ce premier concert à Hongdae a donc été un tournant dans sa vie d’artiste. Sapo, son partenaire, ami et colocataire, et lui formaient un bon duo, qui commençait à monter dans la scène indé. Leur crew, Rookies Game, suscitait aussi de plus en plus d’attention. Ils avaient leur petit groupe de fans. Il y avait aussi ceux qui ne les aimaient pas. L’un ne va pas sans l’autre, souvent.

Et puis Sang Hoon a rencontré une fille. Il a foncé tête première dans son premier amour, et droit dans un mur. Quand Sang Hoon aime, il aime sans réserve. Il a cette vision de l’amour fusionnel et transparent.

Un matin, alors qu’il l’attendait devant chez elle pour lui faire la surprise, et il l’a vu sortir avec un garçon. Il est resté caché derrière un mur, incapable de détacher ses yeux de leurs silhouettes qui s’éloignaient déjà.

Ont alors commencé de longs mois de pure dévastation à naviguer dans un état second entre les petits boulots, recroquevillé dans sa coquille désormais vide. La Corée lui fut soudain intolérable.

“Je vais partir en Australie.” Il a dit ça comme ça un soir, assis en face de Sapo, qui commençait à aspirer ses ramyeon brûlantes. Sapo s’est arrêté de manger, silencieux pendant un long moment :
“Tu as fini de manger?”
Il s’est levé, a payé sa part de l’addition et est parti. Il a déménagé quelques semaines plus tard. Leur crew a vécu comme une trahison le départ de Sang Hoon en Australie. Pour eux, c’était une fuite en avant ; il abandonnait le groupe et leur carrière.

Quand on le voit comme ça, avec son mètre 85 et ce grand visage toujours impassible, on ne dirait pas, mais Sang Hoon s’apparente plus au roseau qu’au roc invincible ou au bad boy du hip hop. D’ailleurs, son nom de rappeur, c’est Kaltae. 갈대. Le roseau. Un coup de vent un peu trop violent peut me secouer aisément ; malgré tout, je reste enraciné. L’Australie était ma manière de plier pour mieux rester en terre.

2e album du jeune rappeur coréen 갈대

Couverture de la 2e mixtape

Il a écrit sa deuxième mixtape dans les quelques mois qui ont précédé son départ, d’un trait. Il passait son temps dans l’ensemble de studios dans lequel avait emménagé Sapo et où travaillaient aussi bon nombre du crew. Ce studio décrépi reste dans leurs souvenirs comme un espace hors du temps où ils vivaient, malgré tout, très solidaires. Ce sous-sol obscur qui puait l’humidité, ces mini studios où on ne pouvait que s’asseoir, le toilette unique au bout du couloir, tout ça est comme réchauffé par leur camaraderie de l’époque, à écouter et commenter les créations des uns et des autres.
Cette mixtape, comme pour exorciser sa fragilité d’alors, s’intitule “Nu”.

Il l’a mise en ligne, et malgré les bons échos qu’elle suscitait, est parti.
De ses deux ans en Australie, il retire un bilan mitigé. S’il a beaucoup appris sur le plan personnel, il a aussi perdu de nombreuses opportunités professionnelles. Rookies Game a continué à grandir en son absence, son partenaire s’est trouvé un producteur.

En Australie, il s’est ouvert à de nouvelles cultures et enrichi de différentes influences musicales, dont le jazz.
Aujourd’hui, il travaille à la redéfinition de son identité musicale, au carrefour de toutes ces influences. Sang Hoon n’est pas un grand fan de l’univers du hip hop en soi ; ce qui lui plaît, c’est la liberté d’expression que lui donne le rap. Cette façon de poser ses mots sur un beat que le chant ne permet pas de faire.

Ca fait déjà deux ans qu’il est rentré d’Australie et qu’il enchaîne les petits boulots de serveur. Les 45 heures minimum de travail par semaine (pour gagner 1 380 000 won sans couverture sociale) et l’instabilité financière l’asphyxient. Et puis maintenant, il y a aussi la peur de l’échec.
Quand j’étais plus jeune, j’avais ce sentiment d’insouciance et de rébellion, comme si la musique suffisait à vous remplir le ventre. Aujourd’hui, à 28 ans, j’ai la sensation de devoir entamer ma dernière ligne droite. Je ne peux résister beaucoup plus longtemps à la pression inquiète de mes parents, à la pression sociale, à la fatigue financière, à l’angoisse de l’avenir.
Si j’échoue, je pense que j’arrêterai. Je me tournerai surement vers l’agriculture, pour reprendre la terre de mes parents.
Mais franchement, j’aime mieux ne pas y penser. Pour moi, le rap, c’est la vie.