Un mariage en Corée du Sud

Lorsque ma belle-mère m’a tendu l’assiette en désignant un coin par terre, en face des toilettes, je suis restée un instant médusée. Me demandait-elle vraiment de déjeuner sur le sol, avec elle, isolées du reste de la famille dont j’entendais les échos de discussion et l’animation ? 40 bouches qui rient aux éclats, 40 bouches à nourrir. Des heures que j’épluchais les carottes, pelais les pommes de terre, coupais les courgettes, battais les œufs, préparais les jeon, lavais le riz… Des heures accroupie aux côtés de ma belle-mère à chasser les gouttes de sueur à tour de bras.
J’ai claqué la porte sous ses yeux ébahis.
Au 21e siècle, dans une famille moderne, dois-je vraiment manger comme un chien, là, seule et sur le sol ?

Je me souviens parfaitement de notre première rencontre, avant le mariage :

« Nous sommes une famille catholique, nous n’avons pas autant de fêtes religieuses et de traditions, il n’y a pas besoin de venir tout préparer avant. Nous prions ensemble, et faisons tout très simplement. »

J’ai grandi dans un Séoul aisé, mes parents m’ont donné une éducation très occidentale et libérée de toutes ces traditions. Poussée par un idéal de femme indépendante et affirmée, sans toutefois me considérer comme féministe et contestatrice de nos mœurs sociaux, je me suis construit une vision de la femme qui implique un rapport d’égalité avec l’homme et un questionnement de certaines traditions. Par exemple, j’ai des ambitions professionnelles et personnelles et ne conçois pas d’interrompre ma carrière après le mariage et les enfants, comme le font encore de nombreuses femmes. Au sein de la famille, je savais déjà ne pas vouloir me plier à cette conception sociale où l’épouse du fils aîné doit obéissance à sa belle-famille. Je m’étais donc efforcée d’être très claire avec mes beaux-parents. Comment aurais-je pu imaginer une telle volte-face, après tant de gentillesse de leur part ?

La première fois que j’ai vu toute la famille, proche et lointaine, ainsi rassemblée, c’était trois semaines après mon mariage, pour les fêtes de Seollal, en février. Sûrement pour rencontrer l’épouse du fils aîné, me suis-je dit. De les revoir tout aussi nombreux huit mois plus tard, pour les fêtes de Chuseok en septembre, j’en ai eu le cœur serré de mauvais pressentiments. Mais j’ai aidé aux préparatifs en silence. Jusqu’à ce qu’elle me montre les toilettes. Je n’étais plus conviée à la table des invités, comme à Seollal.

Quand je suis revenue une heure plus tard, les cris ont fusé, et ont continué de le faire les années suivantes : «  Ce sont vos ancêtres, et je vous aide avec plaisir, mais pourquoi dois-je être celle qui prépare tout ? Ce n’est pas ainsi que nous avions conçu le mariage. Mon mari est d’accord pour aider aux préparatifs ! »

« Les hommes ne doivent entrer en cuisine ! » ; « C’est la tradition ». La tradition, ils n’ont qu’elle à m’opposer, butés dans leurs coutumes incontestables.

Surtout que dans notre cas, c’est d’une grande hypocrisie. Elle ne va que dans leur sens, la tradition. Habituellement, en Corée, la famille du mari se charge du financement du mariage et de l’achat du logement. En contrepartie, l’épouse est comme au service de sa belle-famille. Nous, nous avons partagé toutes les dépenses, avec l’aide de mes parents.

Chaque année, je me plie aux coutumes et vais d’abord chez ma belle-famille pour les aider dans les préparatifs, puis chez mes parents, restés seuls à Séoul. Chaque année, ma belle-famille insiste pour que nous restions jusqu’au bout. « Vos parents n’avaient qu’à avoir un fils ! », me répondent-ils. Que dire à cela ?

Chaque année, depuis 4 ans que nous sommes mariés, le conflit se répète et s’insinue dans mon couple. Malgré son soutien, mon mari ne sait comment réagir, prisonnier entre sa femme et sa famille, impuissant face à un père inébranlable.

Leur ingérence et leur intolérance, à laquelle répond mon inflexibilité quant à certains principes, nous ont poussés au bord du divorce.

L’année dernière, mon mari est parti travailler au Moyen-Orient pendant plusieurs mois et les tensions se sont calmées. Fin de la guerre ou accalmie avant la tempête, je ne sais pas encore. Nous marchons sur le fil du statu quo et chacun veille soigneusement à ne pas le rompre.

Ce que je sais en revanche, c’est que mon mari était comme une évidence. Quand je l’ai rencontré pour la première fois, j’ai su. Je l’épouserai. Ce lien et notre philosophie de vie commune nous unissent toujours ; nous nous efforçons de construire notre vie à deux en dépassant ces conflits générationnels.

Parce que c’est exactement de ça dont il s’agit. Aujourd’hui, les jeunes femmes sont toujours plus éduquées, même plus que les hommes ; elles travaillent et sont indépendantes. Une rupture s’opère avec le statut de femme dépendante et soumise que les traditions maintiennent. Les générations plus âgées n’arrivent pas à comprendre cette évolution arrivée bien trop vite et cela exacerbe les conflits avec la belle-famille. Il y a un forum Naver, Lemonterrace, où près de 3 000 000 de femmes partagent leurs histoires de belles-familles. Lorsque j’ai raconté la mienne, j’ai eu plus de 2000 commentaires.
Autour de moi, les réactions de mes amis masculins diffèrent, à l’image de notre société : certains me soutiennent et d’autres pensent que je devrais respecter les exigences de ma belle-famille. Parce que c’est la « tradition ».

Quelques pas à Yeonshinnae, petit quartier au nord de Séoul où Eunji a grandi et vit actuellement.