J’avais 23 ans lors de mon premier rapport sexuel. Plutôt tard. C’était lors d’une permission de deux jours, pendant mon service militaire de deux ans, obligatoire en Corée. Il y a sept ans. Avec une amie. Le coup n’était pas prémédité, mais une bière en entraînant une autre, avec un peu de soju, l’alcool coréen –le fameux « somaek » (bière + soju), incontournable en Corée, tu connais ?-, nous nous sommes rapprochés au point de renouer des liens depuis deux ans révolus. Nous avons terminé dans un love hotel à côté. C’est très courant d’aller à l’hôtel en Corée, ils sont là pour ça, ouverts toute la nuit, pas chers. Enfin, y en a pour tous les prix, et pour tous les goûts ; décor Walt Disney ou sado-maso. Bref.
Tous les deux saouls, tous les deux novices en la matière, et très peu sensibilisés sur ces problématiques, et sûrement un peu bêtes et naïfs aussi, nous n’avons pas pensé à utiliser un préservatif.

Le lendemain, je suis reparti à ma base militaire, on s’est quitté bons amis, rien de plus.

Deux mois plus tard, je crois, elle m’a appris qu’elle était enceinte. Elle pleurait beaucoup, on ne savait pas quoi faire. Une fois, une seule, la seule ! C’est pas une scène de film, ça ? Ça arrive dans Juno, ou Jenny et Junno, pas en vrai. Enfin.

Nous étions d’accord pour ne pas garder l’enfant. Mais l’avortement en Corée, encore illégal dans la plupart des cas, coûte de l’argent et est assez tabou. Nous étions tous les deux étudiants, nous ne savions pas où trouver l’argent. Je ne me souviens plus bien comment nous avons fait, mais nous avons pu rassembler la somme requise.

Franchement, c’est la pire période de ma vie. Depuis mon service militaire, j’étais impuissant. Mon père était hospitalisé et gravement malade. J’étais désolé pour MiHyun. Personne avec qui parler, impossible de me confier à des amis, encore moins à mes parents, je n’imagine pas le scandale.

L’opération de Mihyun ne s’est pas très bien passée, elle a beaucoup souffert après… Ses parents s’en sont rendu compte, ont compris. Ils ont appelé ma mère. Voilà, le scandale.

Ma mère était furieuse, abattue, déçue. Mon père est très conservateur, j’avais terriblement peur qu’elle lui en parle. Je pense qu’elle ne lui en a jamais touché mot, sûrement dû à sa situation à l’époque (il va beaucoup mieux), et aussi parce que cela aurait eu un effet irréversible sur notre famille. On aurait sûrement dû se marier. C’est toujours un tabou entre nous. Je l’ai beaucoup fait souffrir. Un boulet de la honte que je traîne après moi. Un secret que je garde pour moi. Aujourd’hui encore, l’angoisse de voir l’histoire se répéter imprègne mes relations amoureuses, je ne prends aucun risque, pas même le 1 % de chance que laissent les préservatifs.

jeunesse coreenne
L’avortement est encore un sujet tabou en Corée, dans une société toujours très conservatrice. La sexualité elle-même n’est pas un thème que nous abordons aisément et sérieusement. Nous avons une éducation sexuelle déplorable, qui ne nous prépare pas à affronter ce genre de situation. J’ai lu récemment que plus de 50% des rapports sexuels des adolescents, donc leurs premiers, se font sans protection… et que 20 % des jeunes filles se retrouvent enceintes. Et que 70 % à 80 % d’entre elles avortent.

Voici quelques informations supplémentaires issues de recherches postérieures : L’avortement n’est pas légal en Corée, interdiction qui s’est renforcée sous la présidence de Lee Myung Bak, à moins que la grossesse soit des suites d’un viol, dangereuse pour la santé de la mère, ou présente un risque de maladie. Risque d’un à deux ans de prison pour le médecin qui le pratique. Mais dans les faits, beaucoup y ont recours, pour une somme moyenne de 500 dollars.

Le récent scandale (août 2015) du livre d’éducation sexuelle sexiste publié par le Ministère de l’éducation illustre tout à fait la sensibilisation douteuse à laquelle sont exposés les jeunes Coréens, et que l’histoire de Jae Won met en lumière. Cet article de Frédéric Ojardias résume bien la situation. http://www.rfi.fr/asie-pacifique/20150911-coree-sud-manuel-misogyne-education-sexuelle-scandale-viol

Mise a jour 17/10/2016 : il semblerait que la situation concernant l’avortement legal soit loin de s’arranger, au vu de l’intention du gouvernement de durcir la loi : dans le Korea Times